René Daumal est né à Boulzicourt, dans les Ardennes, en France, le 16 mars 1908. La question qui me vient à l’esprit, sans que je puisse y répondre, est la suivante : comment Daumal s’est-il forgé ? Ce poète généreux et visionnaire, essentialiste, courageux, généreux dans son don, prêt à déchirer le voile du réel pour toucher l’être et nous faire partager son émotion, comment s’est-il créé ? Quelles circonstances de vie, quels paysages, quelles influences de ses ancêtres, de son père, de sa mère, de ses amis, des poètes, des courants artistiques et mystiques, de son éducation, de son enfance et de son adolescence, de son histoire vécue, de ses souffrances ont forgé ce poète de la vérité ? Quelles impressions lui ont donné cette force intérieure pour être ?
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Les données biographiques attirent sans aucun doute notre attention sur son aspect extérieur et nous le décrivent, nous en donnent un profil, un portrait précieux. Cependant, cette vie d’une grande richesse intérieure et extérieure me touche aussi, et surtout, par ces bouleversements intérieurs exprimés du plus profond d’un sentiment authentique. Comment nous placer face aux mêmes questions que Daumal, et nous laisser atteindre par son interrogatoire et son vide ?
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Il existe de nombreux travaux de recherche qui nous renseignent de manière exhaustive et approfondie sur la vie et l’œuvre de Daumal. L’un d’entre eux, signé Carlos Rocha, intitulé La Vida y Obra de René Daumal1, est un ouvrage minutieux et remarquable :
« En effet, le jeune Daumal allait découvrir chez d’autres auteurs les traces de son propre chemin, qui devait le mener vers une poétique intimiste centrée sur l’être, mettant finalement en avant la quête de la libération intérieure et la sagesse des traditions orientales, sur la littérature sacrée, l’art, la musique, la danse et la poésie desquelles il rédigea des critiques et des notes pionnières… »
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Au cours de sa quête, Daumal découvre en 1931 le contact et la porte d’un enseignement inconnu, la Quatrième Voie de George Ivanovitch Gurdjieff.
« Le 6 novembre 1931, Daumal et son épouse Vera passent toute la nuit à s’entretenir avec Alexandre de Salzmann, le « gardien sauveur » qu’il évoque dans son poème « Faits mémorables ». Le couple, accompagné d’autres amis, poursuivra à Paris les enseignements de Gurdjieff avec Madame Salzmann, la veuve d’Alexandre de Salzmann. Le poète était si heureux et réconforté par cette rencontre qu’il confie à Roland de Renéville ce qui suit :
« Salzmann (avec qui Vera et moi venons de passer toute une nuit – disons une nuit ésotérique, une histoire amusante) s’inquiète pour toi… Il parle de ton « occultisme » et cela m’a rempli de satisfaction. Mais tu n’en as qu’un reflet sombre, une vague idée de la personne qu’il est. J’attends avec impatience le moment où tu pourras le comprendre. Tu le trouveras certainement sur ton chemin — comme par hasard — le jour où tu en auras besoin. T’ai-je déjà dit qu’il était venu s’installer près de chez nous, à la Convention ? Il vient au même café de la place presque tous les jours. Si tu veux, essaie : « Je mourrai bientôt, dit-il, et je ne recevrai rien de ce que j’ai voulu avoir. Et ce néant me suffira pour vivre. Si ce néant me suffit pour vivre, qu’est-ce donc que la chose elle-même ? » Mais j’ajoute qu’en transmettant ces mots, je trahis tout, je déforme, je démolis, je mélange tout. C’est tout autre chose. »2
La porte qui s’est ouverte à Daumal et à Vera, et à laquelle ils ont répondu avec la même ouverture d’esprit, avec un dévouement à la quête et une intensité intérieure pour connaître « la chose même », commence immédiatement à leur révéler l’existence de deux réalités toujours présentes simultanément, mais qui ne nous sont pas toujours visibles ni perceptibles : celle du monde ordinaire et rationnel, et celle du mystère qu’aucun mot ne peut décrire. Pourtant, dans sa poésie, Daumal essaiera toujours de le faire.
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Michel Random, historien du « Grand-Jeu », a écrit à propos de l’œuvre de Daumal :
« Je ne crois pas qu’il y ait, dans l’histoire de la littérature française, un seul écrivain qui, en quête de vérité, ait fait preuve d’une telle rigueur dans ce qu’il est. (…) Pour lui, la connaissance ne se distinguait pas de l’être, de l’essence même de l’être. En ce sens, son cas est unique dans l’histoire de la littérature contemporaine. Il n’y a rien d’excessif dans son écriture, jamais, ni dans sa rigueur intellectuelle ni dans aucun autre trait de sa personnalité. »3
Peut-être ces qualités répondent-elles chez Daumal à sa vie même de quête, alors qu’il était un poète de la vérité, et dans ses écrits, il nous dévoile honnêtement son éveil à la conscience, l’éveil à lui-même, à sa réalité intérieure et à son rôle de pont entre les mondes.
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René Daumal meurt le 21 mai 1944 —à Paris— de tuberculose, une maladie incurable à l’époque. Toute sa vie et son œuvre fascinante et profonde constituent une source d’inspiration précieuse pour tout chercheur spirituel et un joyau de la poésie sacrée occidentale non monastique.
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Luc Dietrich, écrivain français né le 17 mars 1913, également chercheur dans l’enseignement de Gurdjieff, est devenu un compagnon de recherche. Luc Dietrich et Daumal se sont rencontrés à Paris grâce à Philippe Lavastine en septembre 1939 : « À la demande de Dietrich qui souhaitait qu’il s’exprime sur la nature de leur amitié et de leurs liens spirituels, Daumal lui a donné une réponse détaillée : « Toutes nos rencontres doivent devenir des moments sacrés ».4
Le poème Mémorables est la réponse profonde de Daumal à son ami, frère de quête intérieure.

Pour toi, Luc, pour notre enfance, pour notre espoir commun.
René. Assy, Paques, 1942.
Mémorables
Souviens-toi : de ta mère et de ton père, et de ton premier mensonge, dont l’indiscrète odeur rampe dans ta mémoire.
Souviens-toi de ta première insulte à ceux qui te firent : la graine de l’orgueil était semée, la cassure luisait, rompant la nuit une.
Souviens-toi des soirs de terreurs où la pensée du néant te griffait au ventre, et revenait toujours te le ronger, comme un vautour ; et souviens-toi des matins de soleil dans la chambre.
Souviens-toi de la nuit de la délivrance, où ton corps, dénoué, tombant comme une voile, tu respiras un peu de l’air incorruptible ; et souviens-toi des animaux gluants qui t’ont repris.
Souviens-toi des magies, des poisons et des rêves tenaces – tu voulais voir, tu bouchais tes deux yeux pour voir, sans savoir ouvrir l’autre.
Souviens-toi de tes complices et de vos tromperies, et de ce grand défi de sortir de la cage.
Souviens-toi du jour où tu crevas la toile et fut pris vivant, fixé sur place dans le vacarme de vacarmes des roues de roues tournant sans tourner, toi dedans, happé toujours par le même moment immobile, répété, répété, et le temps ne faisait qu’un tour, tout tournant en trois sens innombrables, le temps se bouclait à rebours, – et les yeux de chair ne voyaient qu’un rêve, il n’existait que le silence dévorant, les mots étaient des peaux séchées, et le bruit, le oui, le bruit, le non, le hurlement visible et noir de la machine impossible te niait, le cri silencieux, « je suis » que l’os entend, dont la pierre meurt, dont croit mourir ce qui ne fut jamais – et tu renaissais à chaque instant que pour être nié par le grand cercle sans bornes, tout pur, tout centre, pur sauf toi.
Et souviens-toi des jours qui suivirent, quand tu marchais comme un cadavre ensorcelé, avec la certitude d’être mangé par l’infini, d’être annulé par le seul existant Absurde.
Et surtout souviens-toi des jours honteux où tu voulus tout jeter, n’importe comment – mais un gardien veillait quand tu rêvais, il te fit toucher ta chair, il te fit souvenir des tiens, il te fit ramasser tes loques, – souviens-toi de ton gardien.
Souviens-toi du beau mirage des concepts, et des mots émouvants – palais de miroirs, bâti dans une cave ; et souviens-toi de l’homme qui vint, qui cassa tout, qui te prît de sa rude main, te tira de tes rêves, et te fit asseoir dans les épines du plein jour ; et souviens-toi que tu ne sais te souvenir.
Souviens-toi que tout se paie, souviens-toi de ton bonheur, mais quand fut écrasé ton cœur, il était trop tard pour payer d’avance.
Souviens-toi de l’ami qui tendait sa raison pour recueillir tes larmes, jaillies de la source gelée que violait le soleil du printemps.
Souviens-toi que l’amour triompha quand elle et toi vous sûtes vous soumettre à son feu jaloux, priant de pourrir dans la même flamme.
Mais souviens-toi qu’amour n’est de personne, qu’en ton cœur de chair n’est personne, que le soleil n’est à personne, rougis en regardant le bourbier de ton cœur.
Souviens-toi des matins où la grâce était comme un bâton brandi qui te menait, soumis, par tes journées, – heureux le bétail sous le joug !
Et souviens-toi que ta pauvre mémoire entre ses doigts gourds laissa filer le poisson d’or.
Souviens-toi de ceux qui te disent : souviens-toi, souviens-toi du plaisir douteux de la chute.
Souviens-toi, pauvre mémoire mienne, des deux faces de la médaille, – et de son métal unique.
Prose publiée dans la revue Fontaine n° 23 (1942).5
Image: “Ice bergs, Long Point”, a stereograph by G. H. Nickerson (George Hathaway), featuring unknown figures, latter 19th century.
- Carlos Rocha. La Vida y Obra de René Daumal . Vol I, pg 18, Ed Monte Ávila, 2006. ↩︎
- Carlos Rocha. La Vida y Obra de René Daumal . Vol I. pg 70 y 71. Ed Monte Ávila, 2006. ↩︎
- Carlos Rocha. La Vida y Obra de René Daumal . Vol I, pg 13, Ed Monte Ávila, 2006. ↩︎
- Carlos Rocha. La Vida y Obra de René Daumal . Vol I, pg 139, Ed Monte Ávila, 2006. ↩︎
- Fontaine, revue mensuelle de la poésie et des lettres françaises : n°23, (été) 1942. ↩︎


